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Grande Synagogue de Bruxelles, 28 juin 2017

En tant que représentant les chrétiens dans cette noble assemblée, je suis heureux de dire que nous avons nos racines dans l’immense tradition inaugurée par Abraham, dont la Bible nous donne une présentation à revisiter sans cesse. La tradition chrétienne, qui se réfère à Jésus de Nazareth, revoit régulièrement sa position à l’égard de nos frères juifs. Depuis une centaine d’années, le dialogue a changé de visage ; il s’est approfondi ; des erreurs véhiculées durant des siècles ont été écartées ; des liens fraternels forts ont été établis. La Shoah a montré jusqu’où peut aller le mépris de l’autre, un mépris nourri par des siècles de slogans religieux ou philosophiques, qui ne reconnaissaient pas au monde juif sa spécificité dans l’histoire des nations. La manière de comprendre la promesse de Dieu faite à Abraham a été considérablement enrichie. Merci aux témoins innombrables qui ont osé dire la vérité sur ce qui s’est passé. Merci à tous ceux qui, le cœur brisé, ont décidé de faire justice dans la vérité.

Depuis plusieurs décennies déjà, la construction de l’Union Européenne est une des décisions de grands hommes d’Etat qui ont cherché à ne plus tomber dans les erreurs du passé. De convictions philosophiques et religieuses diverses, les fondateurs de l’Europe ont voulu manifester qu’il fallait construire la paix, et ne plus jamais semer des graines de haine qui font germer la guerre. Nous ne remercierons jamais assez ces personnes, leurs collaborateurs, leurs penseurs et, finalement, ceux qui les ont compris et suivis, pour leur engagement dans ce processus.

Cette évolution s’est faite dans un contexte très difficile : l’Europe de l’Est était sous le joug du monde communiste ; l’Europe de l’Ouest entrait dans un mouvement profond de sécularisation de la société. La chute du mur de Berlin, symbole de la réunification européenne, n’a pas effacé les deux manières distinctes de concevoir la vie en société à l’Est et à l’Ouest. Nous en voyons, aujourd’hui encore, les traces dans les prises de position à l’égard du processus de la sécularisation et à l’égard des mouvements importants de population venant de l’extérieur de l’Europe. Il n’empêche que de nouveaux hommes d’Etat travaillent sans cesse à rapprocher les points de vue en mettant en avant la dignité de chaque personne humaine et les droits des nations à disposer d’elles-mêmes pour rechercher le bien commun, dans la paix.

A partir des années 1990, des événements dramatiques ont mis en avant la présence de la religion musulmane en Europe. Il y a eu un effet de surprise, certes, mais il y a eu, aussi, la volonté de souligner le respect des religions et des cultures, ainsi que le souci d’entrer en dialogue en tenant compte des nouveaux éléments de la géopolitique de territoires en dehors de l’Europe, dont les musulmans résidant en Europe n’avaient pas la maîtrise. Les traditions de la famille abrahamique comme les convictions se réclamant des Lumières, sans référence à une transcendance, rappellent à juste titre que, pour vivre ensemble, pour construire la paix, il ne suffit pas de répéter des discours. Il faut chercher à comprendre. Il faut se parler, pas seulement par des livres et articles de presse interposés, mais face à face, dans le respect et l’amour mutuels. La tâche apparaît comme étant, à certains moments, impossible, mais nous savons qu’en matière d’humanité, rien n’est impossible. L’être humain a en lui des ressources suffisantes pour trouver des objectifs réalistes et pour y travailler. L’Europe a une tradition musulmane depuis des siècles, que ce soit dans la Péninsule ibérique ou en Bosnie. Depuis la fin du XVIIIème siècle, de grandes nations européennes ont accueilli des populations musulmanes issues des colonies et territoires d’Outre-Mer. Dans notre pays, le développement économique a fait appel à des populations de l’Ouest et de l’Est de la Méditerranée. Avec le temps, quelques-uns ont dit que c’était un bouleversement des mentalités, des cultures et des convictions. Est-ce pour cela que nous devons nous opposer les uns aux autres ? Est-ce ainsi que nous travaillons au respect des droits de l’homme, dont fait partie la liberté religieuse ? Heureusement, des personnalités osent proclamer que le dialogue et la recherche de la paix sont des chemins à prendre sans aucune hésitation.   

Enfin, selon les diverses régions d’Europe, un courant laïc, qui estime que Dieu est un concept vide, essaie d’instiller dans le cœur des croyants que la religion est une affaire privée, qui pourrait se manifester dans l’espace public à condition de respecter des critères imposés par ceux qui estiment que, trop souvent, les religions divisent les gens au lieu de les réconcilier. Nous sommes, comme convictions religieuses, en train de distinguer dans ce courant ce qui relève de la laïcité, comme principe fécond de la vie en société, et ce qui relève d’une conviction philosophique qui estime qu’elle est supérieure à toutes les convictions religieuses et donc, d’après cette conviction philosophique, la garante de la neutralité de l’Etat. Dans ce travail de distinction des diverses significations du terme de laïcité, comme représentant des chrétiens, j’ose dire que nous sommes laïcs, c’est-à-dire convaincus que l’Etat est laïc, non confessionnel, neutre qui, dans la société civile, reconnaît le bien-fondé des convictions religieuses et philosophiques, non seulement comme une affaire de la conscience, mais aussi comme des expressions publiques qui apportent un plus à la vie en société, y compris pour la recherche du bien commun.

La laïcité n’est pas réservée à une conviction philosophique déterminée ; elle fait partie du bien commun. Nous sommes en plein débat sur ces sujets et, comme chrétiens, nous cherchons, avec les autres convictions religieuses et la laïcité comme conviction philosophique, à susciter et à réaliser tout ce qu’il faut pour un meilleur vivre ensemble.

Je voudrais conclure cette brève intervention par une conviction partagée par beaucoup, une conviction qui est également une question : sommes-nous suffisamment attentifs aux pauvres qui font partie intégrante des diverses sociétés humaines en Europe et, bien entendu, ailleurs sur la planète terre ? Nous savons que, tous, nous pouvons travailler pour aider les pauvres à vivre, à survivre bien souvent. En même temps, nous savons que, pour les pauvres, nous avons des législations qui expriment de manière juridique ce que nous entendons par solidarité, promotion sociale, assistance à personne en danger. Et, pourtant, d’après nos convictions religieuses et philosophiques, subsiste une autre question : sommes-nous appelés à aider les pauvres ? Ne sommes-nous pas plutôt appelés à vivre avec les pauvres ? N’avons-nous pas aussi la mission de les appeler à prendre leur place dans l’avenir du vivre ensemble, dans la recherche du bien commun ?  

Merci à tous ceux qui, quelles que soient leurs convictions, nous aideront à progresser sur ce chemin.

+ Guy Harpigny,

Evêque de Tournai

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    Diocèse de Tournai