Homélie de la Vigile de la Grande Procession de Tournai 2016

Homélie

Vigile de la Grande Procession de Tournai

Cathédrale

10 septembre 2016

Depuis un an, procession 2015, plusieurs faits marquants :

- Crise de la venue de migrants, de réfugiés en raison de conflits violents et de la pauvreté au Moyen-Orient et en Afrique : la Croix-Rouge à Tournai en a accueilli 700 l’an dernier
- Attentats de Paris et de Saint-Denis en novembre 2015
- Attentats de Zaventem et de Maelbeeek le 22 mars 2016
- Un camion fonce dans la foule à Nice le 14 juillet 2016
- Un prêtre est égorgé près de Rouen fin juillet 2016
- Des policières à Charleroi sont blessées par quelqu’un à la machette
- Sans compter les attentats déjoués par les forces de sécurité comme cette semaine à Paris

Comme ces actes terroristes ont un lien avec l’Etat Islamique, Daech, au Moyen-Orient et en Afrique du Nord
Et que ceux qui tuent le font au nom de Dieu

Aussi bien l’opinion publique que les responsables des pouvoirs publics, les forces de sécurité et les médias visent la religion musulmane

Tous sont étonnés qu’on puisse tuer au nom de Dieu au XXIème siècle
Tous sont écoeurés du fait qu’on puisse crier victoire quand on tue des gens innocents
Tous sont perplexes quand on voit que des jeunes gens et des jeunes filles, éduqués dans une société tolérante et ouverte à la liberté d’expression, dans une culture ouverte aux valeurs de la démocratie et du système parlementaire, puissent devenir, en très peu de temps, des radicalisés, imperméables à la souffrance d’autrui

Dans cette situation, nous avons, comme citoyens, à soutenir les responsables de la sécurité

Nous avons, comme citoyens, à défendre de manière rationnelle le bien-fondé des idées du Siècle des Lumières à propos du vivre ensemble dans un Etat de droit qui prône, entre autres, les droits de l’homme et du citoyen, les libertés individuelles, la démocratie avec le système parlementaire, la séparation entre les institutions religieuses et l’Etat. Depuis le XVIIIème siècle, ces principes ont été reconnus et avalisés dans des législations nombreuses. Je ne peux que citer la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. Mais il y en a bien d’autres.

Comme toujours, dans une situation où il y a mort d’homme, en relation avec des situations intolérables dans plusieurs régions du monde, au nom de la foi en Dieu, il est clair qu’il faut oser désigner le mal là où il est. Peut-être certains de nos prédécesseurs ont-ils été trop optimistes en pensant que, progressivement, l’ensemble de l’humanité avancerait harmonieusement vers le vivre ensemble en se basant sur la mise en avant des libertés et des droits tels qu’ils sont exprimés dans les Constitutions et les Lois.

Aujourd’hui, il me semble qu’il faut oser regarder le mal en face, en se disant bien qu’il ne va pas disparaître tout seul. Au contraire, notre éducation et notre expérience montrent bien que, si on n’intervient pas, le mal ne fait que blesser et tuer un plus grand nombre de personnes et de groupes humains.

Le premier vice-président de la Commission européenne, Frans Timmermans, citoyen des Pays-Bas, raconte dans un petit ouvrage rédigé en un jour et une nuit, appelé Fraternité, comment il voit l’avenir. C’est Albert Camus qui m’a appris que l’homme donne le meilleur de lui-même lorsqu’il s’engage sans faiblir dans le combat contre le mal, en pleine connaissance des limites de sa condition. C’est peut-être là le plus haut degré d’humanité : savoir que l’on est en réalité trop limité pour éradiquer définitivement le mal, savoir aussi que l’on peut être soi-même englouti par le mal, mais, néanmoins, relever frontalement le défi. Car c’est précisément au moment où le mal paraît devoir nous engloutir que nous voyons chez nos semblables plus de raisons de les admirer que de les mépriser.

Oser désigner le mal et prendre l’engagement de ne pas se laisser engloutir par le mal, c’est à un certain moment prendre l’engagement de ne pas se laisser engloutir par lui et prendre des mesures pour l’éradiquer.

Dans la foi chrétienne, la Bible parle du mal comme d’une énigme. On ne sait pas d’où il vient, mais il mène à la mort et tout le monde en est blessé. Dans le livre de la Genèse, des textes forts mettent plusieurs aspects du mal en lumière. J’en cite quelques-uns : la convoitise qui n’accepte pas que tout être humain a des limites, on veut tout ce que les autres ont et que moi je n’ai pas ; le mensonge qui réussit à faire dire à Dieu ce qu’il n’a jamais dit ; la volonté de mettre tout le monde dans un même moule sans respecter les différences, l’exercice de la liberté individuelle ; la soif d’avoir autorité sur tout le monde, en éliminant tout ce qui est désir légitime d’autrui. En un mot, se mettre soi-même au-dessus de toute loi.

Dans cette situation, qui mène à la souffrance et à la mort, la Bible entend dire de Dieu que le mal a une fin, une limite, qui correspond à sa destruction définitive. La Bible parle d’un sauveur qui délivre les Hébreux en esclavage en Egypte, du retour des déportés à Babylone, et de bien d’autres situations de détresse sans issue.

La première lecture de cette liturgie, tirée du Prophète Isaïe, dit ceci : l’esprit du Seigneur est sur moi parce que le Seigneur m’a consacré par l’onction. Il m’a envoyé guérir ceux qui ont le cœur brisé, proclamer aux captifs leur délivrance, aux prisonniers leur libération.

Avec la venue de Jésus de Nazareth, le Fils de Dieu, le mal qui entraîne sa mort – les autorités religieuses avec l’assentiment des autorités politiques condamnent un innocent à être crucifié – ce mal est déclaré détruit par sa résurrection d’entre les morts. Tout le Nouveau Testament explicite, en plusieurs registres, ce qui a conduit à supprimer Jésus et la manière dont sa résurrection a des répercussions dans l’être humain comme personne et comme membre d’une société, jusqu’à la fin du monde.

J’en prends un seul exemple, tiré de la deuxième lecture : Dieu est riche en miséricorde ; à cause du grand amour dont il nous a aimés, nous qui étions des morts par suite de nos fautes, il nous a donné la vie avec le Christ : c’est bien par grâce que vous êtes sauvés. Ce texte nous dit que Dieu lui-même intervient pour nous afin de nous délivrer du mal de manière définitive.

Le texte parle de la raison que Dieu a de nous délivrer du mal : à cause du grand amour dont il nous a aimés. Ceci change beaucoup une idée de Dieu qui circule encoure aujourd’hui, idée selon laquelle Dieu nous punit pour des fautes que nous n’avons pas commises, dont la faute d’Adam et Eve. Une relecture des textes de la Bible nous montre le contraire. Par amour pour toute l’humanité, Dieu envoie son Fils, Jésus, qui, en prenant sur lui tout le mal qui blesse et qui tue, nous en délivre pour toujours.

J’évoque ceci pour dire que la foi chrétienne n’est pas un carcan qui enferme l’homme dans le mal. La foi chrétienne est une porte ouverte sur la délivrance du mal, sur la promesse que le mal n’a pas d’avenir.

Espérons qu’un jour les convictions religieuses proposeront la délivrance du mal ? Ceux qui se réclament de Dieu pour tuer font fausse route. Il faut le dire.

Frans Timmermans, dans un entretien récent avec les médias, dit ceci : La compréhension de ce qu’est la foi ne va pas de soi dans une société sécularisée. Il faut réapprendre le respect pour les personnes qui puisent du courage, du réconfort, du sens dans leur foi. Et s’accorder mutuellement, dans les limites définies par la loi, sur l’espace nécessaire à chacun pour vivre selon sa vérité, qui ne saurait être absolue.

L’évangile de ce soir donne le dernier entretien de Jésus, crucifié, avec sa mère et le disciple bien-aimé. Il confie Marie au disciple et le disciple à Marie. C’est tout simple : Jésus dit à sa mère que, désormais, c’est le disciple bien-aimé qu’elle aura pour fils. Marie devient la mère de tous les disciples de Jésus. Cela signifie que tous ceux qui croient au Christ ont Marie pour Mère. Marie a cru ce que l’ange lui disait au moment de l’annonciation : son fils est le Sauveur. Elle nous le dit à nous aujourd’hui, dans une situation compliquée et difficile, où la peur pourrait prendre le dessus, où la vengeance pourrait multiplier le mal sans rien résoudre pour l’avenir. Marie est un témoin de ce que Dieu met en avant : c’est par amour qu’il nous délivre du mal.

Frans Timmermans dit, dans le même entretien : Je me suis senti détruit par le meurtre du Père Hamel en juillet mais consolé par la réaction de l’évêque de Rouen et du pape. Ce n’était pas un appel aux armes mais à l’amour. Si on est capable de cela, Daech a déjà perdu.

Si nous voulons construire une société où il est bon de vivre ensemble, quelles que soient les convictions, osons regarder le mal en face, à la manière d’Alberte Camus, et osons puiser dans nos convictions, quelles qu’elle soient, la force de construire le monde en éradiquant le mal.

+ Guy Harpigny,
Evêque de Tournai