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Homélie de la Vigile de Pentecôte 2016

Vigile de Pentecôte

Cathédrale

14 mai 2016

Nous vivons une période traversée d’épreuves en tous genres, et nous voulons cependant continuer à devenir chrétiens. Nous sommes, en effet, bombardés par des discours, des jugements, qui ne correspondent absolument pas à ce que nous avons comme interprétation des événements. Je voudrais donner quelques indications pour mieux comprendre et mieux agir selon ce que l’Esprit Saint dit aux Eglises, selon ce que l’Esprit Saint dit au cœur des disciples du Christ.

Cela fait maintenant un an et demi que, depuis les attentats de Charlie-Hebdo à Paris en janvier 2015 jusqu’aux attentats de Bruxelles du 22 mars 2016, une bonne partie des analystes politiques invoque le slogan : toute religion mène, à un moment ou un autre, à la violence contre l’humanité. Chaque croyant est tenté d’imposer la loi de Dieu à ceux qui ne croient pas en lui. Dans toute religion, nous avons des ferments d’intolérance, des énergies destructrices, des désirs de vengeance.

Or, disent ces mêmes analystes politiques, le XVIIIème siècle, qui a expulsé la loi de Dieu, qui n’est qu’un concept vide, a permis de retrouver l’importance de la raison. C’est en nous basant uniquement sur cette raison, la rationalité, que nous allons enfin vivre-ensemble sans chercher à nous détruire. Que dit la rationalité du XVIIIème siècle ? C’en est fini du droit divin, d’une loi qui viendrait de Dieu ; ce qui compte c’est le droit humain, la loi que l’être humain construit après avoir bien examiné tout ce qui est en jeu. Pour élaborer ce droit humain, la Loi, le meilleur système est la démocratie, dont le Parlement est l’institution fondamentale. Dans ce système démocratique, il y a une charte, la déclaration des droits de l’homme ; il y a des principes intangibles dont celui de l’égalité de l’homme et de la femme ; il y a un fonctionnement toujours à perfectionner : le pouvoir législatif, le pouvoir exécutif, le pouvoir judiciaire. La démocratie ne peut fonctionner qu’en s’adossant aux libertés fondamentales, dont la liberté d’expression.

Tous, nous partageons cette vision du XVIIIème siècle. Cependant, pourquoi évacuer par principe la foi en Dieu, l’expérience de Dieu, le culte rendu à Dieu ? Depuis quand la foi en Dieu empêche-t-elle la raison de fonctionner librement ? Depuis quand une conviction religieuse est-elle nécessairement un éteignoir qui empêche les lumières de la raison de briller de leurs feux ? Comment se fait-il que, quand on fait appel à la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, la liberté religieuse soit systématiquement ignorée ?

Plus encore, ceux qui se disent croyants aimeraient bien pouvoir manifester librement leurs convictions dans la société, afin de suggérer des chemins, peut-être nouveaux, pour mieux vivre-ensemble.

On dirait que le discours public, le penser correct, imagine un socle commun pour tous : la rationalité, aujourd’hui déclinée dans la citoyenneté sans référence à une conviction. En dehors de ce socle commun, nous n’avons que des manifestations dangereuses des convictions religieuses et même philosophiques. Dans ce cadre, qui va donner la bonne définition de la citoyenneté ? Qui va se permettre de mettre au pas ceux qui entrent dans des dérives ? Nous connaissons la réponse sans cesse répétée. Ce sont ceux qui font les lois. Qui fait les lois ? Ceux qui sont élus. Et, pour terminer cette manière de penser, qui dans la société a autorité pour faire respecter les lois ? L’Etat de droit qui doit être neutre ou laïc.

Insensiblement, cette manière de penser privilégie ceux qui n’ont pas de conviction religieuse. Les étapes récentes à propos du cours de citoyenneté et des cours de religion et de morale dans l’enseignement en sont une illustration. Désormais, ce sont ceux qui sont neutres, qui disent ne pas avoir de conviction religieuse, qui ont automatiquement l’autorité suffisante pour éduquer les enfants et les jeunes gens à devenir des hommes et des femmes qui respectent les libertés fondamentales pour travailler au vivre-ensemble.

Tout ceci ne serait pas bien grave si, en même temps, on ne commençait pas à soupçonner les croyants, comme personnes individuelles ; les religions, comme ensembles structurés de croyants, de vouloir détruire la société, de saper les fondements des libertés, d’empêcher les citoyens de vivre heureux et en paix.

Par certains côtés, nous retrouvons, dans cette vision des choses, le même raisonnement que les autorités de l’empire romain des premiers siècles à l’égard des Juifs et des chrétiens de l’époque. Comme ces croyants en un Dieu unique refusaient le culte impérial, le culte imposé par l’empire, ces croyants ont été reconnus comme des dangers pour la société. Il fallait les éliminer. C’est quand même étrange. Comment la foi en un Dieu unique pourrait-elle nuire au vivre-ensemble, si on ne la soupçonnait pas de cacher des actes honteux, immoraux, des sacrifices humains, en devenant comme une secte de malfaiteurs incontrôlables. Il est facile d’attaquer un groupe de croyants en le soupçonnant de tenir des assemblées secrètes, dans une langue inconnue, en un lieu privé, financé par des puissances étrangères. Ici encore, on ignore la liberté religieuse.

Ce que nous entendons, depuis plus d’un an, sur les musulmans, sur les chrétiens, sur les Juifs est proprement inadmissible. Ceux qui étudient les idéologies des Etats à l’égard des croyants constatent qu’il n’y a jamais eu autant de martyrs juifs, chrétiens, musulmans que durant ces dernières décennies. Et je ne parle pas des groupes religieux moins nombreux comme les Yézidis.

Nous sommes immergés dans une période de l’histoire qui engendre de nombreux martyrs, dont le seul motif d’être condamnés et assassinés est d’être croyant en un Dieu unique. Ces croyants essaient de mettre en pratique une Loi, une Parole de Dieu, qui fortifie la dignité de l’homme, qui soutient la vie sociale, qui donne des pistes pour construire le bien commun ensemble, en respectant les convictions de chacun, de chaque groupe religieux.

Qu’on arrête de dire que toute croyance entraîne la guerre, des attentats, des actes de violence. Nous savons que les croisades, l’inquisition, les guerres de religion sont des dérives notoires. Mais qu’on arrête de dire que les chrétiens du premier siècle se sont imposés à l’empire romain par la violence. Cela m’a encore été dit mardi soir à Mons. Soyons honnêtes ! Cherchons la vérité historique ! Ne mélangeons pas systématiquement les périodes sombres de la politique aux avancées remarquables, faites par des croyants, dans le respect de la dignité de l’homme grâce à l’éducation, aux soins de santé, au respect du droit de tous ceux qui, aussi en raison de leur foi en Dieu, veulent construire un monde meilleur où tout le monde a sa place.

Frères et Sœurs,

Je suis toujours plein d’admiration pour ceux d’entre nous qui veulent devenir chrétiens en demandant à l’Eglise les sacrements de l’initiation chrétienne. En réponse à l’amour que Dieu donne, nous avons découvert le Christ qui donne sa vie par amour pour nous. Jésus ne s’est pas imposé par la violence. Jésus n’a pas tué au nom de Dieu. Jésus s’est laissé condamner à mort et crucifier par amour pour nous, par amour pour toute l’humanité. Et ceux qui l’ont condamné disaient faire cela au nom de Dieu ! Et le représentant de l’empereur romain cautionnait cette condamnation au nom du droit romain.

Quand allons-nous comprendre que Jésus montre le chemin qui manifeste l’être même de Dieu comme Père, qui veut le salut de tous ses enfants, quelle que soit leur croyance ou non croyance ? Ce que Jésus dit, ce qu’il fait, ce qu’il est reste valable pour nous, dans notre société.

Quand Jésus parle du don de l’Esprit, il annonce que cet Esprit va redire tout ce que lui, Jésus, a dit. Cet Esprit nous conduit à la signification profonde de l’être de Jésus. Cet Esprit est l’amour personnifié de Dieu. Cet Esprit nous est donné en rémission des péchés ; il est notre avocat au tribunal quand nous y sommes amenés parce que l’on pense que nous sommes des individus qui voulons détruire tout ce que l’humanité estime juste et bon pour tous.

Les premiers témoins du Ressuscité, les apôtres, Marie et les premières communautés chrétiennes ont été, dès le départ, confrontées à des groupes ou à des personnes qui n’acceptaient pas Jésus comme Messie, comme Fils de Dieu. Certains y ont laissé leur vie.

Devenir chrétien, c’est oser entrer dans le cheminement de Marie, des apôtres, des femmes, des communautés qui témoignent du Ressuscité, comme Sauveur du monde. Soyons en communion avec les chrétiens qui, ce soir, sont emprisonnés, torturés, condamnés à mort à cause de Jésus, à cause de l’Evangile, à cause de prises de position pour défendre les victimes d’injustices, les pauvres dont personne ne veut, les enfants maltraités. Soyons en communion avec les chrétiens qui, sans être persécutés, sont mis à l’écart, vilipendés, traînés dans la boue parce qu’ils ont osé dire que leur foi leur permettait de dénoncer la corruption des puissants, le non-respect des lois, les arrangements politiques établis sur le dos des plus faibles, des étrangers, des réfugiés.

Devenir chrétien, c’est oser discerner l’avenir des sociétés européennes bien fragilisées par les événements des derniers mois. Ce qui s’est passé en Grèce en 2015 avec l’euro, ce qui se passe en Méditerranée, ce qui se passe au Moyen-Orient renverse bien des interprétations bien-pensantes de la première décennie du XXIème siècle. Devenir chrétien, c’est aussi relire la parabole du Jugement dernier dans l’évangile de Matthieu, quand il faut prendre des décisions pour le bien commun.

L’apôtre Paul écrit dans la lettre aux Romains : Nous le savons bien, la création tout entière gémit, elle passe par les douleurs d’un enfantement qui dure encore. Et elle n’est pas la seule. Nous aussi, en nous-mêmes, nous gémissons. Nous avons commencé à recevoir l’Esprit Saint, mais nous attendons notre adoption et la rédemption de notre corps. Car nous avons été sauvés, mais c’est en espérance ; voir ce qu’on espère, ce n’est plus espérer : ce que l’on voit, comment peut-on l’espérer encore ?

Nous sommes donc invités à espérer, grâce au don de l’Esprit, ce que nous ne voyons pas encore, le monde nouveau, la création nouvelle.

Dans ce diocèse, nous désirons tous être à l’écoute de l’Esprit Saint pour devenir, ensemble, sacrement du Christ, signe et moyen de l’union de tout être humain avec Dieu et signe et moyen de l’unité du genre humain. Le processus initié par le Synode diocésain reste l’axe majeur de la mission de l’Eglise catholique en Hainaut. La refondation des paroisses nouvelles se veut un élan fondamental de renouvellement des communautés chrétiennes. Qu’on arrête de dire qu’il s’agit d’une idée fixe de quelques-uns. Ceux qui accompagnent la Refondation – Vous êtes l’Eglise que Dieu construit – mettent les décrets du Synode diocésain en œuvre. Et aux décrets d’un Synode, même l’Evêque doit obéir. N’oublions pas que ces décrets ont, tous, été votés avec une majorité des 2/3. Je demande aux fidèles laïcs, aux diacres, aux prêtres, à tous ceux qui ont reçu une lettre de mission de l’Evêque de marcher résolument sur le chemin de la Refondation. Il n’y a pas que la Refondation, il y a quantité de domaines pour lesquels des éléments précis sont proposés. Les décrets visent des institutions, et aussi des personnes.

Dans ce diocèse, nous avons eu un Synode des jeunes, qui a aussi voté des textes qui sont promulgués comme décrets. Le Synode des jeunes ne fut pas une petite opération pour des jeunes qui s’aiment bien. Le Synode des jeunes est une célébration qui donne des orientations précises sous l’action de l’Esprit Saint. Et, là aussi, même l’Evêque doit les mettre en œuvre. Ceux qui n’ont pas encore pris connaissance des décrets du Synode des jeunes sont invités à les lire sérieusement.

Devenir chrétien, c’est combattre le mal ; c’est croire en Dieu, Père, Fils et Esprit Saint ; c’est témoigner de l’Evangile comme disciple du Christ qui guérit, soigne, exorcise, enseigne, sauve, ressuscite, qui fait entrer dans un monde nouveau.

En cette année jubilaire de la Miséricorde, posons des actes de miséricorde, qui témoignent du monde nouveau, de la création nouvelle.

+ Guy Harpigny,
Evêque de Tournai